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Les Petites Histoires du Sport

La petite histoire de... Petru Balan

17 Novembre 2010 , Rédigé par Pierre Ammiche Publié dans #La petite histoire de...

Petru Balan : un Roumain comme les autres 

La petite histoire de... Petru Balan

Ce qui est drôle avec les préjugés, c’est que, même quand on les sait profondément injustes, on s’y accroche pour se rassurer un peu. Il pleut toujours en Bretagne, les plombiers sont Polonais et les maçons Portugais, les auvergnats sont des pingres, les films de Truffaut sont des chefs d’œuvres et les séries françaises sont à chier…

 

Dans notre sport, c’est pareil : les ailiers sont fidjiens, les demis d’ouverture sont d’arrogants Anglais, les Sud-Africain sont de puissants troisièmes lignes décérébrés, et surtout les piliers sont issus de l’école des pays de l’est. Les demis de mêlée sont des petits roquets, les talonneurs des grandes gueules, et les piliers, eux, sont des taiseux.

 

 

Alors imaginez : quand on nous parle d’un pilier roumain... Tu imagines bien vite une sorte de monstre des Carpates, bavard comme Buster Keaton, les bras comme des cuisses, passant ses week-ends en famille à faire des concours de lancer de troncs d’arbre. Alors oui, ce sont des préjugés. Oui, c’est facile, un peu con et parfois totalement dégueulasse.

 

Et puis on se penche sur le cas du plus célèbre des piliers roumains : Petru Balan. Et là, au sujet de Balan, tous ces a priori sont d’une terrifiante justesse...

 

Un plantigrade Roumain

 

Petru est né et a grandi dans une petite ville de Roumanie à la frontière Moldave, Suceava. Il a grandi dans la Roumanie communiste de Ceausescu, ce régime si particulier où le sport était l’instrument majeur de propagande dans la guerre qui opposait bloc de l’est et bloc de l’ouest.

 

Déjà doté d’une puissance colossale et d’un physique de « warrior », Petru se tourne naturellement vers la lutte. A moins de 20 ans il est doué d’une force de plantigrade et d'un physique hors-normes. Il faut dire que quand on dépasse le quintal, difficile de se lancer dans la G.R.S... Petru Balan, 1m87, 120 kilos est taillé pour le combat.

 

Il tape très vite dans l’œil des recruteurs rugby du coin. Il signe à 23 ans, en 1998, dans le plus grand club du pays : le Dynamo Bucarest. Il y passe un an. Puis il disparait un peu des radars. Il continue à briller au sein de l’équipe nationale de Roumanie où il évolue avec indifférence au poste de Pilier ou de Talonneur.

 

Une arrivée en France un peu par hasard

 

Dans le même temps, Ovidiu Tonita, puissant troisième ligne roumain est l’un des rares à évoluer dans le championnat de France. Il fréquente Petru régulièrement en sélection. Il connait sa puissance et sa force. Il convainc le staff de Grenoble qui cherche une recrue au poste de pilier de faire confiance à un petit gars de 25ans qui ne connait rien aux joutes du championnat le plus dur du monde pour les piliers. Petru débarque alors en Isère, aussi discrètement qu'un joueur de 125 kilos peut le faire. Avec l’aide de son compatriote, il s’intègre assez vite et joue régulièrement.

 

Et là, c’est l’explosion : il tord les piliers un par un. Son rendement, celui de certains gros joueurs (Liebenberg, Cudmore, Lison) et le coaching de Jacques Delmas (si, si, je vous jure) permet à Grenoble d’accéder aux phases finales à la surprise générale. C’est la révélation d’un espoir mondial au poste de pilier.

 

Fort de ses performances pleines de promesses, il signe dans la foulée dans l’un des plus grands clubs français : le Biarritz Olympique. Sans véritable concurrence il s’impose rapidement en tant que titulaire au poste de pilier gauche. Son style est simple : une puissance colossale et une grosse détermination.

 

L’impression de force qu’il dégage est telle qu’on ne plaque pas Petru Balan, c’est lui qui décide quand il tombe. On ne se fait pas plaquer par Balan, on se fait fracasser. On ne se fait pas déblayer par le Roumain, il nous châtie… En somme : chaque contact est une punition, chaque mêlée une épreuve, chaque choc une souffrance. L’endurance ? C’est sa marque de fabrique : les duels sont au fil du match remportés par le pilier roumain. Il enchaine les matchs sans rater beaucoup de prestations, connait très peu la blessure et est capable de jouer 80 minutes, chose rare pour un joueur de son gabarit de bucheron des Carpates.

 

Et malgré le fait que son bagage technique soit proche du néant, sa technique de combat au sol et de plaquage issus de ses années de lutteur font qu'il est à l’aise dans toutes les phases de combat. Surtout en mêlée fermée. Il finit son rodage dans le TOP 16 au cours d’une saison 2003 plus ou moins ratée pour le B.O.

 

Petru Balan :"Moi crois avoir fait travail"

 

La saison suivante est très différente. Après une saison rondement menée, le BO fini à la deuxième place du championnat. Les phases finales se profilent. Paris a dominé la saison régulière et a écarté Toulouse en demi-finale. De l’autre côté, Biarritz, après un match acharné écarte la génération dorée de Bourgoin. La finale va opposer les deux équipes avec le plus grand nombre d’internationaux, les deux meilleures équipes de la saison régulière et surtout les deux packs les plus puissants du championnat.

Face à Petru ? Rien de moins que les deux meilleurs piliers de France et peut être d’Europe : Pieter De Villiers et Sylvain Marconnet. Le premier est titulaire, le second sur le banc. Le match est âpre, les phases de combat d’une rare intensité, le match d’un engagement rarement égalé.

 

Les mêlées se succèdent, le match se déroulant des conditions plutôt difficiles. Et là, première surprise : alors qu’on s’attendait à un duel entre Skrela et Yachvili, c’est bien entre les premières lignes que le match va se jouer.

 

51ème minute. Pieter De Villiers sort, blessé. Comme beaucoup d’autres avant lui, il vient de se faire plier par le Roumain. Entre alors Sylvain Marconnet. Lui aussi va souffrir face au pilier du BO. A la fin du temps réglementaire, le score est de 31 partout. Le match se jouera en prolongation.

 

Nous sommes à présent dans les derniers instants du match. Sur un dernier effort de Balan, le seul première ligne à avoir joué l’ensemble de la finale, la mêlée parisienne se met à la faute. Yachvili transforme la pénalité et donne la victoire aux siens.

 

Ce soir-là, un petit pilier roumain, issu d’un pays où la FFR a pour habitude d’offrir des ballons et des crampons pour développer un petit sport marginal, vient de concasser les deux piliers titulaires de l’équipe de France et vainqueur du grand chelem quelques mois auparavant. Et comme un pilier qu’il est, lui qui n’ouvre pas très souvent la bouche, sort cette petite phrase, avec un subtil mélange d’accent roumain, de fautes excusables et de joie légitime : « Moi crois avoir fait travail ce soir ».

 

 

Petru Balan a été le premier à me faire aimer le poste de pilier et le premier à me donner la chance de comprendre que, au-delà du travail obscur de ces modestes laborieux, au-delà des efforts des sacrifices et du respect qui anime ces joueurs d’une humilité rare, on peut aimer un poste que personne d’autre que ceux qui y évoluent ne peuvent comprendre. Sans le savoir, Balan m’a offert la chance de comprendre que les piliers sont les vrais incompris de ce sport, qu’ils forment un monde impénétrable et une famille à part. Et qu’en plus, ils aiment ça.

 

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Commenter cet article

Romain Ruiz 17/11/2010 23:32


C'est fou ce qu'ils sont imbus d'eux mêmes ces piliers! Sous prétexte que sans eux le reste du XV pourrait former un club de tricot, on est obligé de conter sans cesse leurs exploits, Ah dans quel
monde on vit...
J'avoue que n'ayant jamais connu que les âfres des lignes arrières l'histoire du lanceur de tronc des carpates me semble quelque peu étrangère mais toujours est il que ça fait plaisir de voir qu'un
pilier peut se faire le porte parole de ses confrères avec autant de brio.
C'est vrai que les préjugés sont des choses étranges, avant de lire ceci je pensais que les piliers ne savait pas manier la plume...